un beau texte d'un collègue

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TABLEAUX D'UNE EXPLOSITION :


Plus aucun aide-éducateurs dans les cours des écoles, dans les BCD et dans les salles informatiques. Plus de contrats-jeunes non plus, peu d'infirmières, de psychologues et de médecins scolaires... la liste des coupes sombres opérées dans le système éducatif français ne cesse de s'allonger alors qu'on nous affirme, la main sur le coeur, que le "taux d'encadrement" de nos élèves n'a jamais été aussi élevé.

J'ai été instituteur remplaçant au tournant des années 2000, au moment où l'on a commencé à ne plus renouveler les contrats, précaires, de tous ces jeunes qui apportaient un petit coup de main utile au fonctionnement des écoles. Comme remplaçant, j'ai navigué d'écoles en écoles au moment de ce grand "nettoyage" et j'ai pu faire partout le même constat :

- Des BCD débordant de livres neufs, parfois dans des cartons à peine déballés dans des salles devenues vides de toute la vie qu'autorisait l'encadrement par ces jeunes.

- Des salles informatiques sous-utilisées du fait de la rencontre de deux facteurs : des enseignants encore peu formés à ce nouvel outil, et des "jeunes" qui savaient, mais qui avaient disparu.
Quel cafard devant ces salles vides et ce matériel neuf et sous-utilisé !

Quelle impression de gâchis humain et de gaspillage financier !

J'en ai voulu à la gauche de ne pas avoir eu la volonté de pérenniser intelligemment le système qu'elle avait mis en place maladroitement, et j'en ai voulu à la droite, alors au pouvoir, qui s'est mise à déconstruire, par idéologie, ce que ceux d'en face avaient bâti.


Cette longue introduction n'a pas d'autre but que de présenter ce qui est le tout dernier détricotage idéologique actuellement opéré par nos hommes au pouvoir : le personnel des RASED sera remplacé au pied levé par deux heures de soutien scolaire et des stages de vacances.

Ne nous aveuglons pas : La main sur le coeur, nos dirigeants actuels jurent qu'ils maintiendront les RASED au-delà des 3000 postes supprimés. Il ne faut pas les croire car, sournoisement, ils continueront d'appliquer les conséquences de leur conviction : Les RASED ne sont pas efficaces (mais attention ! ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : les enseignants sont formidables !).
Et la suppression de ces RASED s'opérera sans qu'AUCUNE évaluation sérieuse du dispositif n'ait été engagée, tant il est vrai qu'une évaluation scientifique et dépassionnée n'appartient pas à notre patrimoine dès qu'il s'agit du domaine scolaire et de l'école de La République !

En attendant, je voudrais procéder à une visite de ce qui risque d'être relégué dans un conservatoire des arts et métiers scolaires, après les déflagrations de cette dernière "explosition" :


TABLEAU PLUTOT ROSE :

En général, dans une école tout ne marche pas trop mal. Les enfants apprennent et comprennent dans un éventail qui reste assez proche de "la norme", les enseignants enseignent et apprennent dans le même delta, et les parents coopèrent et adhèrent idem.
Parfois, il est vrai que certains enseignants déraillent, certains parents fulminent, mais c'est le lot de toute institution faite d'Hommes qui sont au service d'autres Hommes. C'est malheureusement intolérable dans l'univers chargé de former de futurs citoyens mais développer tous les points qui pourraient permettre que cette institution scolaire marche mieux dans son rapport avec les parents n'est pas le sujet de ce billet.

Ce qui m'intéresse ici est la place prise par les enfants et leur rapport au savoir scolaire lorsque celui-ci n'est pas efficace.


TABLEAU NOIR :

Chaque école de France dispose d'une structure discrète qu'on appelle RASED pour "Réseau D'aides à l'Enfance en Difficulté". Cette structure, qui est un réseau de personnes travaillant en équipe, intervient auprès d'un nombre réduit d'élèves en difficulté répartis sur plusieurs groupes scolaires. Elle vient épauler l'enseignant de classe lorsque celui-ci a fait le tour des aides qu'il peut proposer à cet élève et qu'il subodore que l'écart avec les attendus scolaires prend son origine ailleurs que dans de simples lacunes disciplinaires.
Il commence alors à se poser la question de base : Mais comment se fait-il que cet enfant "dysfonctionne" ? Cette question n'est jamais posée aussi sèchement parce qu'elle relève ici de ce jargon que nous utilisons dès lors que nous sentons le besoin de mettre en place un discours professionnel.
Notre collègue de classe dira plutôt :

- Je ne comprends pas cet enfant-là  / il ne réussit pas / il n'écoute pas / il est attentif mais / il est dispersé / il a une faiblesse globale / il voudrait faire mais / il est infernal en classe / il manque d'attention / de réflexion / de concentration, etc.


TABLEAU CLINIQUE :

Pour commencer, les membres du RASED écoutent l'enseignant qui rapporte la difficulté de l'élève. En général, nous sommes trois : un psychologue, un rééducateur (=maître G) et un psychopédagogue ou maître d'adaptation (=maître E) et notre écoute et surtout notre parole consistent à faire émerger l'origine ou les origines des divers parasitages qui conduisent l'enfant à ne pas être un élève à part entière. Grâce à la spécialité acquise par chacun de nous et notre longue expérience d'enseignant, nous arrivons la plupart du temps à pointer l'origine de la difficulté qui, si elle s'exprime à l'école, n'est pas scolaire.

A partir de ce point, on ne cherche plus les causes du "dysfonctionnement" chez l'élève mais chez l'enfant qui a une histoire dans un milieu social, familial et culturel donné. Le projet développé autour de cet élève, porté par le désir de le voir mieux réussir en classe, tiendra compte de cette histoire de petit d'Homme. Il ne s'agit pas bien sûr, dès ce moment-là, de faire l'impasse sur les apprentissages scolaires mais de permettre à l'enfant/élève de se remobiliser, de se redynamiser. 

L'équipe que nous formons peut aussi, pour mieux fonctionner, s'adjoindre l'aide de praticiens du privé ou faire le lien avec eux : orthophonistes, psycho/logues/pédiatres/motriciens,...

Tous ces tableaux sont aujourd'hui sournoisement saccagés par les responsables au pouvoir en France au nom du "Je ne sache pas que les écoliers français réussissent mieux aujourd'hui qu'avant".


TABLEAU DE CHASSE :

Qui seront les grands sacrifiés sur les ruines de ce saccage opéré pour des raisons comptables? Pour le simple plaisir dogmatique de se venger d'une profession considérée comme rebelle ? (Ça, c'est mon intime conviction).

Beaucoup d'enfants dont les familles n'ont pas intégré les attendus scolaires, dans une société qui est devenue très hétérogène et morcelée.

D'autres qui sont déchirés entre une histoire familiale passagèrement traumatisante et les exigences d'un groupe classe qui relèvera dès lors du "marche ou crève".

D'autres encore qui, pour des raisons propres à leur histoire personnelle, et sans que rien ni personne n'ait plus de part dans ce cheminement interne, n'auront jamais l'occasion de voir plus clair en eux parce que personne n'aura eu ce moment d'attention professionnelle.

Et j'ajoute le plus grave : je vois piétinée une conception humaniste de l'école, conception qui voit un enfant plus grand que l'élève, plus nécessaire que lui parce qu'il est "contenant".

Je vois une école réduite à son minimum : un enseignant-technicien SEUL, responsable de la transmission de savoirs scolaires SEULS, devant une classe faite d'éléments qui vont se retrouver affreusement SEULS eux aussi.

C'est le collège qui a pris le pas sur l'école primaire,

C'est l'élève qui a pris le pas sur l'enfant.

Voilà les contours d'une école a minima

Qui explosera !


Christophe DESSAUX

Maître E

Publié dans sauvons les rased

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