Roland Goigoux développe quelques idées personnelles relatives aux récentes décision ministérielles

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Chatellerault, le 23 octobre 2008

« Je vais dire quelques petites choses sur ce qui me semble être aujourd'hui une faute politique, un calcul à court terme, avec une gestion des ressources humaines faite à la calculette, qui ne prend pas très au sérieux les caractéristiques particulières de ce métier qu'est l'enseignement, une activité qui est tournée vers l'humain. Je pense qu'on vit une période de mutation assez exceptionnelle, à cause de la question sur la maternelle, de la suppression des moyens de remplacement des titulaires, de la massification de l'auxiliariat, de la formation continue qui disparait, de la formation professionnelle qui sera faite en alternance, les futurs établissements publics d'enseignement primaire qui vont transformer profondément la structure de l'école primaire. Je pense qu' on est dans une période assez critique et je ne veux pas faire ici la liste des arguments qu'on pourrait lister pour expliquer cette faute politique et les dommages concernant les élèves, les familles et les maîtres eux-mêmes, le gâchis - et cela fait un mois que je tourne dans les écoles - ce sentiment de gâchis de compétences qui est fort dans le métier. Vous n'avez pas besoin de moi pour trouver des arguments et défendre tout cela.

Moi, le seul problème que je veux exprimer, c'est ce qui me parait être, dans ce métier d'instit, de près ou de loin, de l'intérieur et de l'extérieur, et ce qui me semble aller croissant, c'est ce qu'un certain nombre de personnes appellent la souffrance au travail. Et je crains fort qu'un certain nombre de choix qui sont aujourd'hui réalisés concernant l'évolution du métier ne fassent qu'accroitre une certaine souffrance au travail de tous les enseignants - pas seulement des maîtres E renvoyés dans les classes ordinaires -, avec évidemment une inquiétude derrière, c'est que, si les maîtres souffrent, les enfants trinquent.

Qu'est-ce qui me fait redouter cette dégradation des conditions de travail ? C'est évidement - et la liste n'est pas exhaustive - d'abord le contexte de dénonciation dans lequel on baigne depuis quelques mois en termes de : « Cette école produit des résultats mauvais. Non seulement mauvais, mais de pire en pire » Un discours du déclin. Mais, si on regarde les résultats, ceci est loin d'être fondé. Ce matin, quelqu'un citait à la tribune les paroles de Monsieur Nembrini, Directeur des Ecoles : « Malgré les réseaux d'aide, les données relatives aux 15% d'élèves en difficulté restent stables. C'est donc le signe de l'échec des maitres E. ». Cet argument est indéfendable, tout simplement pour des raisons techniques. Si vous regardez les publications de la DEPP et si vous reprenez la genèse des études, le 15 % d'élèves en grande difficulté, c'est une construction statistique à priori, c'est-à-dire que, dans les évaluations internationales, vous dites : « Que savent les 15% des élèves les plus faibles ? » Mais vous savez que si on fait cela à Polytechnique, on trouve 15 % d'élèves à Polytechnique qui sont les plus faibles du groupe de Polytechnique. Vous comprenez ce que c'est qu'une construction statistique à priori. C'est pour cela que les chiffres sont stables. Ils ont les mêmes données au départ et, après, vous regardez ce que savent les 15% les plus faibles. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de difficultés scolaires, car quand vous regardez les 15% les plus faibles, vous voyez effectivement qu'ils ont un niveau qui est faible. Mais, de là à en faire un argument sur la stabilité de la difficulté, cela ne tient pas debout. Des arguments comme cela, sur le déclin, on en a quantitativement des tonnes. Le problème, c'est qu'on est dans un pays où, si vous manipulez le produit intérieur brut et si vous vous trompez d'un dixième de pour cent, vous avez tout de suite un journaliste qui reprend le politique et dit que le chiffre est faux. Mais dans l'éducation, on peut dire n'importe quoi, on peut faire dire aux chiffres n'importe quoi, on peut donner n'importe quel chiffre, n'importe quelle statistique, on peut être ministre et ne pas être contrarié. Alors qu'il y a des normes, des définitions, un certain nombre d'exigences. Manifestement, sur cette question quantitative, il y a un travail intellectuel qui n'est pas suffisamment fait et que nous devons tous contribuer à faire.

La dénonciation a conduit à un déplacement de la responsabilité du maillon faible du collège vers l'école primaire. Si, aujourd'hui, les étudiants de DEUG ont des échecs, c'est parce que le cours préparatoire et l'école maternelle ont mal fait leur travail. Au passage, le bénéfice est assez évident de s'exonérer sur les autres maillons du système éducatif d'une partie de leur responsabilité et de la réflexion sur le travail qu'ils ont produit. C'est plutôt astucieux, sauf que ça veut dire : accroissement de la pression sur l'école primaire. La souffrance au travail résulte d'un accroissement continu de la pression sur l'école primaire, avec un double discours, car vous ne pouvez pas dire aux enseignants « Ce que vous faîtes est mauvais, puisque les résultats des élèves ne sont pas bons » et, en même temps, on ne peut pas vous dire : « Vous êtes mauvais ». Donc on vous dit : « Vous êtes formidables », les yeux dans les yeux. Tous les ministres vous disent que vous êtes formidables, mais que vos résultats sont vraiment mauvais. Du coup, il faut trouver une responsabilité. Si les enseignants sont formidables, si les ministres sont formidables et si les résultats sont mauvais, c'est, qu'entre les deux, il y a des « mauvaises gens » : les formateurs, les universitaires et les corps d'inspection, qui sont clairement dans le collimateur. Méfiez vous des intermédiaires ! Sauf qu'au passage, c'est à mon avis une marque de mépris très fort, car, si un inspecteur qui passe deux fois dans votre classe tous les quatre ans a le pouvoir, à lui tout seul, de modifier vos pratiques au point de vous faire faire n'importe quoi et de vous conduire à avoir des résultats aussi médiocres, soit c'est que vous êtes peu travailleurs, soit un peu bêtes. C'est très méprisant de considérer que vous obtenez de mauvais résultats alors que vous êtes formidables. Il y a quelque chose de la responsabilité professionnelle qui est déniée ; au point que, dans les phases de dénonciation violente que l'on a connues au moment de Monsieur de Robien, le raisonnement politique était de dire : « Puisqu'on ne peut pas faire confiance aux intermédiaires - et notamment à la hiérarchie - il faut trouver d'autres moyens de pression sur les enseignants, on va organiser le regard des parents sur l'école comme un vecteur de mise sous tension , de mise sous pression pour faire réaliser par les parents ce que la hiérarchie ne parvient pas à faire. Un calcul politique tout à fait compréhensible, mais extrêmement risqué.

L'obligation de résultats qui régit maintenant notre activité, c'est-à-dire le pilotage par l'évaluation d'un système éducatif à travers les performances de ses élèves, c'est très mal maitrisé sur le plan de la quantification et sur le plan de l'analyse qu'on peut en tirer. Ce qui est certain, c'est que tous les enseignants savent très bien qu'une part immense de leurs efforts et de leur travail n'est pas reconnue à travers cette évaluation français/maths schématique. Donc ça veut dire que si l'ensemble du système est piloté par cette évaluation français/maths, cela veut dire qu'il y a une bonne part de notre travail qui n'est pas reconnu et, là aussi, côté souffrance au travail, le manque de reconnaissance, on sait très bien que c'est une première cause dans tous les domaines. Sans parler des illusions qu'on entretient autour d'un changement de métier où ce ne serait plus faire classe, mais ce serait progressivement adopter un modèle paramédical d'une évaluation diagnostique et d'une remédiation adaptée qui est aux antipodes de l'histoire de ce métier et même de celle des maîtres E, qui ne sont pas de ce point de vue des thérapeutes, mais bien des pédagogues qui poursuivent avec d'autres moyens une réflexion sur les conditions de l'apprentissage.

Moi, je faisais partie de ceux qui ont défendu les dispositions de l'aide personnalisée aux élèves pour la 25ème et 26ème heure, en pensant qu'il pouvait y avoir quelque chose d'intéressant à exploiter, à condition de le penser comme une aide ordinaire, c'est-à-dire comme une aide qui prolongeait les modalités de différenciation d'une aide ordinaire à côté d'une aide spécialisée Pour moi, c'est la condition de base du fonctionnement de ce dispositif. Mais, si on associe l'aide personnalisée à la disparition des réseaux, on flingue les deux dispositifs. Pas simplement l'aide spécialisée, mais aussi l'aide ordinaire, puisque, du coup, elle ne pourra plus pratiquer le rôle de différenciation pédagogique. Donc, c'est une autre erreur.

Le raisonnement tient autour d'une phrase qui est clairement écrite dans les textes de la République c'est « une liberté nouvelle accordée aux enseignants » - c'est le texte des programmes de l'école primaire - « Nouvelles » ? Ah bon, alors, avant, on n'était pas libre ? Non, on ne l'était pas ! Maintenant on est complètement libre, complètement libre de ses méthodes en échange d'une totale responsabilité. La souffrance, là ; c'est lorsqu'on a une responsabilité dont on n'a pas les moyens. Evidemment, car responsable, ça veut dire coupable, ca veut dire être capable de rendre des comptes sur le niveau d'acquisition de chacun des élèves. Cette pression accrue va générer beaucoup de souffrance. Tous les instits sont en train de le comprendre et de comprendre que l'instit ordinaire de la classe ordinaire avait une aide, notamment pour gérer cette pression et notamment pour gérer le lien avec les familles et notamment pour gérer le dialogue à dire la difficulté scolaire aux parents, car cela touche d'une certaine manière une image narcissique, une remise en cause de la valeur éducative des familles. Lorsque vous vous retrouvez privé de maitre E, vous vous retrouvez privé de quelqu'un avec qui vous aviez l'occasion d'échanger à propos des enfants, car vous n'étiez pas seul dans ce face à face avec la difficulté scolaire, vous aviez quelqu'un avec qui vous pouviez inventer, tâtonner, bricoler et, dans le pire des cas, vous aviez au moins un maître E à qui confier le gamin pour un petit moment, le sortir de la classe et souffler ; mais, dans tous les cas, vous aviez quelqu'un avec qui partager la responsabilité, avec qui échanger et avec qui, d'une certaine manière, pouvoir se dire : « Si lui non plus, avec moi, on n'y arrive pas, c'est peut être qu'on ne peut pas porter toute la misère du monde. » Aujourd'hui dans le modèle qui nous est proposé, le maître ordinaire va se retrouver tout seul, et totalement responsable, totalement libre et, potentiellement, totalement coupable.



Publié dans sauvons les rased

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